Aleksandra Mir
by Kirsty Bell

Camera Austria, Graz, Novembre 2004.


In English


Pendant l'été 2004, Aleksandra Mir a participé à «Localismos», un programme de résidence qui rassemblait vingt artistes (mexicains et étrangers) invités à intervenir dans le coeur historique décrépit de Mexico. Les organisateurs, Perros Negros, établirent cet atelier comme un moyen pour les artistes de s'engager directement avec les matériaux et avec la manière de travailler propres à cet endroit, et de créer des pièces spécifiques au contexte pour étudier la mondialisation «non comme un phénomène isolé, mais comme une union de localités»[1].

Bien qu'elle vive à New York depuis 1989, Aleksandra Mir, comme beaucoup d'artistes de sa génération, mène depuis quelque temps une existence en grande partie nomade en raison de la prolifération des expositions internationales et des résidences qui se tiennent dorénavant dans toutes les parties du monde. Pendant ces quatre dernières années, elle a vécu à Londres, San Francisco, Sydney et Zurich, aussi bien qu'à Mexico. Pour Aleksandra Mir, qui n'a pas à proprement parler une pratique d'atelier, mais ricoche de projet en projet en utilisant les supports qui conviennent le mieux à l'idée de chacun, la question, dans ces situations, est de savoir comment produire un travail qui puisse répondre au seul contexte sans véhiculer un «message préconçu». On peut considérer sa démarche à la lumière de ses études universitaires en anthropologie, matière dont l'arrière-plan colonial était en soi un sujet problématique qui subissait une réévaluation fondamentale à l'époque où Aleksandra Mir  était étudiante : «Ce que nous faisions rendait tout le monde nerveux, nous essayions de comprendre la nouvelle démarche éthique de  nos sujets...[Les anthropologues] définissaient sans équivoque leur  pratique avec des argumentations très personnelles, avec passion, en  même temps qu'ils expérimentaient des formes»[2]. Le raisonnement passionné aussi bien que la forme expérimentale sont des aspects centraux dans la production artistique d'Aleksandra Mir : une oeuvre  incroyablement prolifique, variée et personnelle, qu'elle documente  et explique en détail sur son site (www.aleksandramir.info). Elle occupe une position précaire et contradictoire où elle tente à la fois de s'engager directement avec une communauté tout en la présentant à un large public comme sujet d'une oeuvre d'art non- didactique et dépourvue de condescendance.

Au regard de sa résidence à Mexico, Aleksandra Mir a trouvé une solution performative au problème, en décidant de consacrer son séjour d'un mois à des cours de danse latino pour « simplement utiliser le langage de mon corps avec les gens et les coutumes du lieu »[3], tout en assistant à des spectacles de danse traditionnelle pour enrichir sa connaissance des moeurs culturelles locales. Le résultat fut la vidéo documentaire «Organized Movement-a video diary » (2004), conçue «pour exprimer mon histoire avec le centro historico et Mexico». C'est un vaste journal vidéo home-made qui recouvre de multiples aspects : la présence d'Aleksandra Mir aux  cours de danse et aux spectacles, l'observation de la culture  adolescente omniprésente, des scènes dans des night-clubs minables et  des festivals techno, des instants de danse spontanée avec les autres  artistes résidents dans les bureaux, les halls d'hôtel ou des  appartements privés, sur un fond sonore de chansons pop mexicaines  contagieuses. Le commentaire narratif d'Aleksandra Mir épouse le modèle des vieux documentaires télé pour enfants : un ton  paternaliste plein de jugements à l'emporte-pièce et de nobles  appréciations (dont l'autorité est renforcée par les sous-titres  allemands), qui jure avec les images désinvoltes, simples et souvent  naïves de la vidéo. Elle met en valeur cet écart, par exemple lorsqu'elle coupe brusquement la promesse de la narratrice d'enquêter sur les coutumes locales pour montrer des ados branchés qui jouent à des jeux high-tech dans une salle de jeux vidéo, scène qui pourrait se dérouler à Londres ou Tokyo aussi bien qu'à Mexico. Le documentaire se caractérise par des qualités de légèreté et de dégagé qui le différencie de la témérité de ces vidéos d'artistes qui étudient les troubles nés de la mondialisation, telles qu'on peut en trouver dans nombre d'expositions de groupe internationales récentes.  Comme dans son projet photographique en cours intitulé «Hello» (une chaîne infinie de clichés qui unit des célébrités internationales à des inconnus, en sautant par-dessus les générations, les cultures et les continents), Aleksandra Mir nous fait expérimenter un effondrement d'échelle, par lequel le familier et l'exotique, le  local et le mondial se plient dans une célébration de l'individualité  et de la nature humaine illimitées. «Littéralement, je vais à l'autre bout du monde, dans les lieux les plus éloignés et les plus exotiques que je puisse trouver, simplement pour trouver ce qui est le plus proche de moi quand j'y suis... Je reviens sans cesse aux endroits les plus évidents»[4]. Il se pourrait que ce soit cette volonté de prêter importance au familier dans un contexte inconnu qui permet à Aleksandra Mir d'occuper cette position entre l'intruse et la confidente.

Dans son journal-vidéo, il apparaît clairement que la construction de nouvelles relations joue un rôle central dans son expérience de Mexico. Bien qu'il documente ostensiblement son implication dans la culture locale, ce qu'il nous montre est une sorte de «Journée dans la vie d'une artiste en résidence», avec autant de folie derrière les scènes que de preuves de travaux pratiques extérieurs. Le formatage du journal-vidéo, aussi populaire chez les journalistes qui rêvent de se fondre dans le décor que chez les stars de MTV, convient exclusivement pour tisser les faits politiques, la propagande de la gloire ou l'analyse culturelle avec les activités les plus triviales.  Le journal-vidéo d'Aleksandra Mir ne produit aucune révélation fondamentale, bien qu'il se jette dans des spéculations sur la nature de la mondialisation, de la révolution et de l'urbanisation, perdues au milieu d'un océan de danses maladroites, d'interprétations collectives et avinées de chansons, de frimes diverses et d'autres glandages. Il ne s'agit pas d'une enquête ou d'une critique des pratiques des artistes en résidence, à l'opposé, par exemple, de la 6e Biennale des Caraïbes de Maurizio Cattelan (1999), à laquelle il invita un groupe d'amis artistes dans une île des Caraïbes pour ce qu'on pourrait appeler des vacances. Tandis que Cattelan exploite la prolifération des biennales pour mettre en question leurs buts quant aux artistes, tout en fournissant incidemment une occasion à des discussions artistiques, le propos d'Aleksandra Mir est la communauté elle-même et le fait que sa pratique artistique soit souvent  accomplie en collaboration.

La participation est une caractéristique obsédante du travail d'Aleksandra Mir et «Organized Movement» concerne autant la dynamique de groupe que les rencontres individuelles. L'empressement d'Aleksandra Mir à se présenter crûment dans des positions explicitement humiliantes ou absurdes contribue grandement à dissiper les notions d'ego artistique et la place à égalité avec ses  contemporains. Aleksandra Mir juge les cours de danse difficiles et humiliants («Être débutante dans un cours et ne guère y réussir doit compter au nombre des expériences humaines de l'aliénation les plus courantes»), mais la tension se relâche dans ces scènes comiques où elle va de trébuchements en faux pas, comme dans ces nombreuses  danses détendues et impromptues avec ses amis au coin des rues. Comme Aleksandra Mir l'explique dans le commentaire : «Il faut prendre la  communauté comme point de départ pour le mouvement spontané... Quand tout le monde est bienvenu comme interprète et collaborateur, alors le meilleur arrive, de nouvelles danses naissent». Ces numéros de danse chaotiques, ainsi que les exemples innombrables de mauvais éclairage, de flou et de bougé de la caméra fait de tout cela un exercice de non-spectaculaire plutôt que de puissance brillante de l'image animée. Mais le professionnalisme n'est pas une condition à laquelle Aleksandra Mir aspire. Son ouverture au jeu amateur est évidente dans son travail depuis 1999, avec «M.I.M.E.», qu'elle décrit comme «un effort collectif pour rendre vie à la forme d'art du Mime», et dont elle fut un des membres fondateurs. Parodie collective avec les performeurs Gavin Russom, Delia Gonzalez, Chris Holstad et Sigrun Hrolfsdottir, «M.I.M.E.» comprenait à foison des déguisements monochromes et des visages peints, avec pour accessoires des baguettes et des bérets. Ils affirmaient dans leur manifeste : «Nous  n'avons jamais écrit aucune règle pour M.I.M.E., mais nous nous  rassemblons quand nous sentons l'envie d'être des mimes et de faire  ce que nous pensons qu'un mime devrait faire dans un moment et une  situation donnés». Leurs apparitions publiques à Times Square, dans un supermarché de New York, dans des parcs publics ou même dans des piscines doivent plus à Marcel Marceau et à ses «performances en société» qu'à la tradition de l'art performance, bien que saute à  l'esprit le nom de Bruce McLean et de son «Nice Style: the world's  first pose band» du début des années 1970, dans lequel un quatuor  vêtu de fracs extériorisait la gestualité empesée du système de  classe britannique et de sa bureaucratie servile. Edmpreintes d'une gestualité élaborée et nettement ridicule, les actions impromptues de  «M.I.M.E.», insérées dans des situations quotidiennes, sont un théâtre de rue sans moyens, conçu pour défier les conventions d'un comportement universel : «C'est une grande liberté d'être M.I.M.E.».

L'attrait d'Aleksandra Mir pour la performance semble venir de sa franchise et de sa disponibilité comme moyens d'expression. Sa contribution au High Desert Test Sites Spring Event qui s'est tenu à Joshua Tree en 2003 était intitulé «I am a Joshua Tree» et montrait  l'artiste debout sur un rocher dans le désert, bras et jambes courbés  dans une imitation approximative de cet arbre de Josué, un yucca  arborescent. Un nouvel essai de la part de l'artiste de s'identifier à son environnement, peut-être. Avec «M.I.M.E.», elle révèle sa volonté de rejeter les inhibitions, en se présentant elle-même comme une performeuse amateur à la limite du ridicule, pour briser la distance avec le public.

Dans «Organized Movement», Aleksandra Mir ne se contente pas d'être performeuse. Elle est aussi metteur en scène hors caméra, donnant ses instructions à ceux qu'elle filme : «Danse comme un cheval !», «Siffle !», «Dis Localismos !». Dans son effort pour instiller un peu d'organisation dans les mouvements aléatoires des gens, elle  demande, d'abord à un groupe de mannequins puis à des amis, de  croiser les jambes d'une certaine façon, de se prendre dans les bras  et de se balancer en rythme (cela s'appelle «mouvement synchronisé»). «Tout ce qui est vivant bouge, mais tous les mouvements ne sont pas organisés», déclare-t-elle dans le commentaire de la vidéo avant de se mettre à établir comment s'organise un mouvement. Des images de karaoké, de danses de groupe et de manifestations politiques  apparaissent comme exemples. Ses propres essais de synchronisation sont peut-être du «mouvement organisé» au niveau le plus primitif, mais ce qu'ils impliquent, c'est que même des débuts aussi humbles peuvent améliorer les choses au moins à un niveau superficiel, en  provoquant un changement ou en s'élevant à un mode d'expression plus  puissant. La possibilité d'une protestation politique ou d'un mouvement révolutionnaire (comme d'un engouement pour de nouvelles danses) est calmement suggérée.

La plupart des projets ambitieux d'Aleksandra Mir sont bâtis sur l'idée d'un mouvement coordonné. Ils prennent la forme d'opérations collectives dont le propos est autant, en fin de compte, l'activité de rassembler différents groupes pour un but commun, que le résultat final lui-même. Lars Bang Larsen les a décrits comme «des processus sociaux ouverts à quiconque désire donner du sens aux oeuvres»[5].  Son projet «First Woman on the Moon» (1999) en est un exemple typique. Avec un budget de bouts de ficelle, Aleksandra Mir a convaincu cinquante volontaires, une usine sidérurgique et deux municipalités de l'aider à transformer une étendue vide de la côte hollandaise en un paysage lunaire pour y organiser l'alunissage des premières cosmonautes (en l'occurrence plusieurs des filles travaillant sur la production revêtues de panoplies spatiales), accueillies par une forêt de caméras de télévision invitées à  enregistrer ce faux événement historique. Plus tard, le même après- midi, le paysage lunaire fut rasé et la plage rendue à son état initial. Cet immense effort de motivation produisit un résultat éphémère mais bien réel, comme le montra la large couverture médiatique. Dans de telles situations, Aleksandra Mir agit comme catalyseur, motivant les différents groupes par un enthousiasme contagieux qui met en évidence le sérieux avec lequel elle entreprend ces ambitieux projets. Le fait que personne ne croyait que son récent  «Plane Landing» fût possible ne l'a pas dissuadée de persévérer jusqu'à ce qu'il soit réalisé. Aleksandra Mir avait l'idée de construire un modèle grandeur nature d'un long-courrier, gonflé à l'hélium comme un ballon, qui pourrait s'intégrer dans des paysages variés (les Alpes suisses, le «skyline» de Manhattan, le désert de Californie), et avec lequel elle voulait apporter, comme elle le dit,  sa «contribution à la tradition du paysage en art»[6]. En plus d'être un objet sculptural extraordinaire, l'avion est aussi un symbole de la technologie moderne et du rapetissement du monde, mais aussi des accidents, de la tragédie et du terrorisme.

Si Aleksandra Mir encourage la coordination et le consensus à se développer à partir d'un élan individuel à petite échelle, son travail n'en contient pas moins une critique implicite de l'autorité.  Quand, cette année, on l'invita à participer à la Biennale de Sydney, elle décida d'accrocher soixante panneaux ordinaires «Défense de fumer» sur les murs de la galerie, au milieu des autres oeuvres exposées. Cette pièce traitait singulièrement de la situation à New York, la ville d'Aleksandra Mir, où, ces dernières années, on a introduit une législation de plus en plus restrictive jusqu'à bannir totalement le droit de fumer dans les lieux publics avec, pour corollaire, une érosion des libertés individuelles les plus élémentaires. «Cela reflète l'autorité et son acceptation par notre génération aujourd'hui, comme cela se manifeste à New York, aux États- Unis et partout dans le monde»[7]. Bien sûr, il est peu probable que quelqu'un allume une cigarette à l'intérieur du Whitney Museum, mais malgré cela, la plupart des visiteurs ne prêtèrent aucune attention  aux panneaux ; ce qui indique à quel point nous avons l'habitude que  l'on nous dise quoi faire et ne pas faire. La pièce fut menée à sa conclusion logiquement absurde par le collectionneur Andy Stillpass qui l'acquit et installa le panneau «Défense de fumer» au fond de sa piscine. Ce qui à son tour mena à un autre projet performatif de longue haleine, dans lequel Aleksandra Mir a entrepris de déclarer  toutes les mers du monde comme zones «Non fumeurs». La première cérémonie s'est déroulée à la fin de cet été lors d'une autre résidence, cette fois en Martinique. Après une série de discours, Aleksandra Mir, vêtue d'une longue robe blanche flottante, s'enfonça dans les flots, comme dans un baptême colonial du 19e siècle, en annonçant :«Je décrète l'océan Atlantique Territoire Non-Fumeur !» Le spectacle home-made, l'humour et l'amusement se superposent à une critique non seulement des limitations autoritaires des libertés  individuelles, mais aussi de la désintégration du bon sens en  politique, une situation qui arrive déjà à un point critique dans le  gouvernement américain actuel.

Cependant, l'attitude critique d'Aleksandra Mir tend à prendre un ton empreint de légèreté et de diversion, dans la mesure où elle aborde les sujets de biais et sans emphase et qu'elle canalise son énergie  vers des alternatives créativement plus gratifiantes. Avec «Daily News», un tabloïd auto-édité le 11 septembre 2002, jour qui marquait à la fois le premier anniversaire de l'attaque sur le World Trade Center et celui de l'artiste (son 35e), elle voulait «arracher son  anniversaire au fascisme de la commémoration de cet événement» et se  démarquer de «l'industrie née du 11 septembre»[8]. Ce qu'elle fit en publiant son propre journal marqué par une politique rédactionnelle ouverte, avec un contenu fourni par ses amis et des artistes. Le résultat, imprimé dans la nuit sur une rotative  professionnelle, a tous les attributs d'un tabloïd, si ce n'est qu'un  tonitruant «HAPPY BIRTHDAY!» barre la une et que le contenu est  personnalisé et singulier puisqu'il s'agit d'hommages à l'artiste et  de critiques contre la situation politique d'après le 11 septembre,  mais aussi de dessins, de photos, de publicités, d'entretiens, de  textes et de petites annonces, tous matériaux fournis par des  artistes et des amis. Ainsi ce tabloïd fonctionne-t-il à la fois comme protestation politique et comme hommage personnel, autant qu'il est un espace ouvert à toutes formes de créativité. Aleksandra Mir exploite la faille entre professionnel et amateur en mariant un format facilement identifiable et des moyens industriels de production à un contenu libre. De même, lorsqu'il fallut monter son journal-vidéo mexicain, elle engagea une compagnie professionnelle de montage qui livra une version habilement découpée, pleine de savants écrans divisés, de changements de vitesse et de fondus, à l'opposé du tournage volontairement pauvre. Hautement activiste et socialement consciente, Aleksandra Mir est prête à tirer avantage de toutes les ressources disponibles (que ce soit la collaboration avec d'autres artistes, l'aide de l'industrie, des effets spéciaux ou le phénomène de masse des médias), pour augmenter le volume, l'échelle et la portée de ses projets ambitieux et féconds.

[1] Localismos, communiqué de presse, www.localismos.com
[2] Aleksandra Mir, dans un entretien avec Christopher Bollen, The  Believer, San Francisco, décembre 2003 / janvier 2004, p. 82
[3] Aleksandra Mir, comme elle le dit dans Organized Movement - a  video diary, 2004
[4] Aleksandra Mir, The Believer, op. cit., p. 83
[5] Lars Bang Larsen, Momentum Catalogue, Moss, Momentum-Nordic  Festival of Contemporary Art, 1998
[6] Aleksandra Mir, The Believer, op. cit., p.80
[7] Aleksandra Mir sur son site : www.aleksandramir.info
[8] Aleksandra Mir, « Editorial » in Daily News, 11 septembre 2002,  New York